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Annie (Brocoli) Grenier
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Dernière photo Annie Grenier (Brocoli) et ses 2 enfants; photo Patrick Sanfaçon (La Presse)
Annie Brocoli
Le samedi 22 décembre 2001
Un article de Nathalie Petrowski sur les débuts de Annie Grenier comme Annie Brocoli
La Presse
Il y a deux Annie dans la famille Brocoli. La première, née à Montréal et inconnue du public, s'appelle Annie Grenier. Elle a 30 ans, a grandi à Saint-Hyacinthe où elle a connu la pauvreté, la dyslexie, le décrochage et la restauration pendant 10 ans. La deuxième, née dans un brocoli, a eu plus de chance.
À peine sortie de son sous-sol de Saint-Damase, le succès, la popularité et la gloire lui ont sauté dessus sans crier gare. Le mois dernier seulement, 60 000 exemplaires de la vidéocassette Annie Brocoli dans l'espacese sont envolés des rayons et fichés dans les magnétoscopes des tout-petits. Longtemps complexée, insécure, fataliste et inhibée, la nouvelle reine des enfants rayonne comme jamais auparavant.
Certains affirment que le succès d'Annie Brocoli ne tient pas qu'à l'affection que lui portent les enfants. Il tient aussi à l'empressement des papas aussi nombreux à ses spectacles que les enfants. La rumeur veut que les papas ne se lassent pas de regarder évoluer sur scène la jolie blonde aux yeux bleus moulée dans un costume de cosmonaute inspiré d'une Barbarella, chaste et innocente.
Ce n'est bien entendu qu'une rumeur qu'Annie Brocoli dément avec indignation. « Moi je me servirais des enfants pour séduire leurs pères ? Jamais ! Jamais en 100 ans. Ce n'est pas mon style, pas mon genre. Ce n'est pas moi ! » tempête-t-elle en faisant de gros yeux et de grands gestes dans le petit café de la rue Bernard.
L'indignation n'est pas feinte. Elle est réelle. Je n'avais pas terminé ma phrase que j'ai vu la blonde et pétillante boute-en-train portant un t-shirt où clignote le mot rebel, se rembrunir.
Manifestement la séduction ne fait pas partie du monde d'Annie Brocoli. Ni aujourd'hui ni il y a 10 ans quand elle était serveuse à La Cervoise. La séduction l'énerve à ce point que le jour où le proprio de La Cervoise a annoncé aux serveuses qu'elles devaient troquer leurs blouses blanches pour des tenues sexy, Annie Grenier ne l'a pas pris. Mais plutôt que d'accrocher son tablier, elle a remué ciel et terre pour faire valoir ses droits. Comment ? En organisant la résistance des serveuses, en alertant l'opinion publique du coin, en déposant une plainte, en enregistrant le patron à son insu avec une caméra cachée et en donnant la bande compromettante à Jean-Luc Mongrain. Rien de moins. Quand Annie l'ouragan part en guerre, rien ne peut l'arrêter ni l'empêcher de gagner. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé à La Cervoise. Les serveuses récalcitrantes ont eu droit à l'indemnité de départ qu'on leur refusait, merci Annie.
Reste qu'au moment de sa victoire, Annie Grenier était toujours serveuse. Elle croyait d'ailleurs qu'elle serait serveuse toute sa vie. Qu'elle n'y échapperait pas. Que c'était son karma : née pour un petite pain dans un petit restaurant de Saint-Hyacinthe.
Elle avait beau rêver à la scène, se revoir petite, jouer à Fanfreluche, à Janette veut savoir ou au gala de l'ADISQ, ses rêves étaient irrémédiablement teintés de fatalisme.
«Je viens de Saint-Hyacinthe, d'un milieu qui n'est pas du tout artistique. Mon père travaillait dans l'excavation, ma mère était secrétaire médicale. Pour percer dans le showbizz, il faut connaître quelqu'un. Moi je ne connaissais absolument personne et je ne savais même pas par où commencer pour leur dire que j'existais et que je brûlais de faire de la scène depuis ma naissance.»
Depuis sa naissance est une image un peu exagérée. Annie Grenier n'est pas née sur une scène. En revanche, elle est née avec la dyslexie, ce désordre étrange qui entraîne les chiffres et les lettres dans un ballet chaotique dès la petite enfance. Les premières années à l'école, passe encore. La petite Annie pouvait faire semblant qu'elle était dans la lune. Mais le jour où sa mère l'a vue lire à voix haute un livre qu'elle tenait à l'envers, elle a compris que quelque chose n'allait pas. Si Isabelle Grenier avait eu de l'argent, elle aurait sans doute pu envoyer sa fille dans une école spécialisée au Vermont. Mais Isabelle venait de se séparer de son mari. Elle avait toutes les peines du monde à boucler ses fins de mois. La dyslexie d'Annie a donc continué à s'épanouir, plongeant la petite fille dans le malaise et la honte à l'école.
«Je n'avais aucun problème pour m'exprimer. Au contraire. Les exposés oraux, c'était ma force. Mais dès que je tombais dans la lecture et l'écriture c'était la catastrophe. Tout devenait difficile, confus, incompréhensible. Encore aujourd'hui, je suis incapable de lire un vrai livre.»
Résultat, après son secondaire 5, Annie abandonne l'école pour de bon, se trouve un emploi de serveuse, se met en ménage avec le musicien Jean-François Munger et se retrouve à 23 ans mère de deux enfants.
«Ma mère m'avait dit d'attendre d'avoir de l'argent pour faire des enfants. Sauf que j'ai inversé son raisonnement. Si je reste pauvre toute ma vie, est-ce que ça veut dire que je ne pourrais jamais avoir d'enfants ? Ça n'avait pas de sens. Non seulement je voulais des enfants depuis l'âge de 17 ans, mais j'étais convaincue que je serais pauvre toute ma vie. J'ai donc fait des enfants. Pas pour repeupler la planète, pas pour fonder une famille. J'ai fait des enfants pour moi, par pur égoïsme, parce que je ne pouvais concevoir ma vie sans enfant.»
Mère heureuse et comblée, Annie n'en demeure pas moins, à ce moment-là, une mère pauvre dont le salaire de serveuse couvre tout juste les frais de survie. Elle fabrique les vêtements de ses enfants avec des retailles de tissus, dilue leur lait avec de l'eau et court les rabais chez Métro. Il lui arrive encore de rêver à la scène ou d'écrire des bouts de chansons. Des fois, elle se dit qu'elle pourrait devenir comédienne. Elle a déjà fait de la figuration à Montréal. C'était avant les enfants. Un jour qu'elle avait eu des ennuis de santé et s'était retrouvée à l'hôpital, sa mère lui avait promis un voyage à Montréal à sa sortie. Le jour venu, les deux sont parties dans la grande ville, rencontrer un directeur de casting à Radio-Canada. Annie a obtenu des petites figurations dans Scoop, Urgenceet Lance et compte.
Cinq ans plus tard, elle se dit qu'elle pourrait peut-être recommencer à passer des auditions, devenir une vraie comédienne, mais pourquoi au juste ? se demande-t-elle. Son chum musicien se demande la même chose. Composer de la musique pour qui et pour quoi ? Un soir dans le sous-sol de leur logement à Saint-Damase, Jean-François gratte la guitare tandis qu'Annie cherche ses mots. Elle sort un vieux texte qu'elle a écrit. Un truc qui s'appelle Un trou dans mon soulier. «Et subitement, subitement tout est devenu clair, raconte-t-elle. Subitement Annie Brocoli était avec nous. J'avais trouvé ma voie. Ce n'était pas une affaire fabriquée, mais quelque chose qui était sincère, crédible, qui venait de moi.»
La suite, disent les uns, ressemble à un conte de fées. C'est faux. La suite, dans les faits, est un long purgatoire et un exercice de foi.
Cela commence par un démo qu'Annie dépose en passant «par hasard» au bureau de Mark Lazare chez Tacca Musique. Celui-ci promet qu'il va l'écouter. Un mois, deux, trois passent. Toujours pas de nouvelles de Mark. Annie l'appelle. Pas de retour d'appel. Elle repasse «par hasard» au bureau. Manque de chance, il vient tout juste de partir. Qu'à cela ne tienne. Annie va l'attendre. Pendant deux heures. Lorsqu'il revient enfin, il lui dit qu'il est intéressé par le projet Annie Brocoli, mais qu'avant il veut la voir en spectacle. En spectacle? Annie Brocoli vient à peine de naître, comment pourrait-elle attirer le moindre enfant dans un spectacle qui n'existe même pas.
Pas de panique, se dit Annie. Il veut un spectacle. Il veut que je lui prouve de quoi je suis capable, je vais le lui prouver.
Elle commence par imaginer un décor. Un décor qui coûtera 600$ et qu'elle mettra deux mois à rembourser. Puis elle va voir les centres de loisirs de son coin et les convainc de louer trois autobus jaunes pour le 22 juillet, date fatidique, de sa première rencontre avec les enfants. Puis elle va frapper à la porte du concessionnaire Volkswagen du coin à la recherche d'une Coccinelle jaune. Le concessionnaire la trouve bien jolie mais il ne voit pas pourquoi il commanditerait une pure inconnue qui veut voler en Coccinelle pour amuser les enfants. Sa femme le convainc du contraire. Le 22 juillet approche à grands pas. La veille, le téléphone sonne chez Annie Brocoli. C'est Mark Lazare. Il regrette, mais il a un empêchement. Il ne pourra pas être là demain. Quoi??? Annie Brocoli cesse un instant de respirer puis se lance dans une longue tirade suppliante : cela fait trois mois que je prépare ce spectacle, j'y ai mis tout mon coeur, toute mon âme et le peu d'argent que je n'ai pas. Et j'aurais fait tout ça pour rien?
Lazare se ravise et assiste au spectacle. Il voit que la magie opère et promet de donner des nouvelles après les vacances. Mais rendu à ce point-ci de l'histoire, Annie est de plus en plus pressée. Au lieu d'attendre à côté du téléphone, elle décide de se lancer en orbite elle-même et se «booke» dans 15 centres commerciaux en demandant un maigre cachet de 300$. Et ça marche. Ça marche mieux que prévu. Ça marche si bien qu'en septembre 1999, Annie Brocoli de concert avec Annie Grenier, pose un grand geste : elle remet sa démission à l'Auberge des Seigneurs et décrète que sa vie dans la restauration est terminée. Sa mère est au bord de la crise de nerfs. Non pas qu'elle doute du talent de sa fille, mais elle s'inquiète. Et si tout s'écroulait ? Et si le rêve d'Annie Brocoli n'était qu'une illusion ?
Annie nourrit les mêmes peurs mais elle n'en souffle pas mot. Quand elle part en orbite, rien ne peut l'arrêter. Et après cela, plus rien ne l'arrêtera. Ses spectacles marcheront au delà de tous ses espoirs. Sa première vidéocassette aussi. La France se met à la courtiser, elle qui n'est jamais allée à Paris de sa vie. Lentement mais sûrement, Brocoli viendra combler le vide laissé par la sabbatique de Carmen Campagne et par le besoin crée il y a longtemps par Fanfreluche, puis par Nathalie Simard. Elle s'inscrira dans un univers imaginaire bien à elle : un univers fantasque meublé d'objets quotidiens allant de la balayeuse à la marguerite à légumes et gravitant autour d'une petite blonde tannante qui se perd dans l'espace pour mieux se retrouver. Son message aux enfants sera toujours le même : être différent n'est pas un drame. Parfois, c'est même une bénédiction. Annie Brocoli est bien placée pour en parler.
Annie Brocoli: Questionnaire
Si vous étiez...
Une ville :Paris que je viens tout juste de découvrir. Pour l'histoire, l'énergie, le monde.
Un meuble :Le divan jaune en plume dans mon salon
Une couleur : Jaune pour le soleil et bleu pour le ciel.
Un légume :Le brocoli, quoi d'autre?
Une chanson : Le Coeur est un oiseau de Richard Desjardins
Un personnage politique : Lise Payette. Parce qu'elle a du cran.
Une religion : Une religion qui célèbre la vie et les enfants.
Un accessoire ménager :Un poêlon en cuivre ou une louche pour le look.
Une invention : Le téléphone. Je suis Miss Téléphone. Je suis incapable de vivre deux minutes sans mon cellulaire.
Un remède : Une potion magique qui guérirait le mal de vivre.
Un personnage de film : La danseuse dans Flashdance.
Une maladie mortelle : La vieillesse.
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